mardi, décembre 30, 2014

Merd' ! V'la l'Hiver et ses dur'tés

L'hiver que tout le monde appelait à grand cri est venu ; pour un temps nous n'entendrons plus, "il n'y a plus de saisons", ou plus poétique "mais que sont devenus les hivers d'antan", ou plus écolo "si ça c'est pas un signe de réchauffement de la planète".
Non nous entendrons les cris silencieux de tous ceux qui ne pourront se réchauffer et qui bien malgré eux feront la une des actualités, mais anonymes jusqu'au bout, il sera dit un SDF est mort cette nuit, sans que jamais son nom ne soit dit.

Alors comme chaque hiver je relis le poème de Jehan Rictus, pas vraiment anarchiste, pas vraiment homme de gauche, mais un homme toujours préoccupé par le sort des plus démunis

Les soliloques du pauvre
 L'Hiver (1894)

Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés,
V’là l’ moment de n’ pus s’ mettre à poils
V’là qu’ ceuss’ qui tienn’nt la queue d’ la poêle
Dans l’ Midi vont s’ carapater !

V’là l’ temps ousque jusqu’en Hanovre
Et d’ Gibraltar au cap Gris-Nez,
Les Borgeois, l’ soir, vont plaind’ les Pauvres
Au coin du feu… après dîner !

Et v’là l’ temps ousque dans la Presse,
Entre un ou deux lanc’ments d’ putains,
On va r’découvrir la Détresse,
La Purée et les Purotains !

Les jornaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne,
À côté d’artiqu’s festoyants
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants,
Pleins d’ sanglots… à trois sous la ligne !

Merd’, v’là l’Hiver, l’Emp’reur de Chine
S’ fait flauper par les Japonais !
Merd’ ! v’là l’Hiver ! Maam’ Sév’rine
Va rouvrir tous ses robinets !

C’ qui va s’en évader des larmes !
C’ qui va en couler d’ la piquié !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes
C’est un vrai commerce, un méquier !

Ah ! c’est qu’on est pas muff en France,
On n’ s’occupe que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l’ tambour su’ les Ventres creux !

L’Hiver, les murs sont pleins d’affiches
Pour Fêt’s et Bals de charité,
Car pour nous s’courir, eul’ mond’ riche
Faut qu’y gambille à not’ santé !

Sûr que c’est grâce à la Misère
Qu’on rigol’ pendant la saison ;
Dam’ ! Faut qu’y viv’nt les rastaqoères
Et faut ben qu’y r’dor’nt leurs blasons !

Et faut ben qu’ ceux d’ la Politique
Y s’ gagn’nt eun’ popularité !
Or, pour ça, l’ moyen l’ pus pratique
C’est d’ chialer su’ la Pauvreté.

Moi, je m’ dirai « Quiens, gn’a du bon ! »
L’ jour où j’ verrai les Socialisses
Avec leurs z’amis Royalisses
Tomber d’ faim dans l’ Palais-Bourbon.

Car tout l’ mond’ parl’ de Pauvreté
D’eun’ magnèr’ magnifique et ample,
Vrai de vrai y a d’ quoi en roter,
Mais personn’ veut prêcher d’exemple !

Ainsi, r’gardez les Empoyés
(Ceux d’ l’Assistance évidemment)
Qui n’assistent qu’aux enterr’ments
Des Pauvr’s qui paient pas leur loyer !

Et pis contemplons les Artisses,
Peint’s, poèt’s ou écrivains,
Car ceuss qui font des sujets trisses
Nag’nt dans la gloire et les bons vins !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,
Un filon, eun’ mine à boulots ;
Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,
Et ça fait fair’ de chouett’s tableaux !


 Oui, j’ai r’marqué, mais j’ai p’têt’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’ font « nos interprètes »
En geignant su’ not’ triste sort
S’arr’tir’nt tous après fortun’ faite !

Ainsi, t’nez, en littérature
Nous avons not’ Victor Hugo
Qui a tiré des mendigots
D’ quoi caser sa progéniture !

Oh ! c’lui-là, vrai, à lui l’ pompon !
Quand j’ pens’ que, malgré ses meillons,
Y s’ fit ballader les rognons
Du Bois d’ Boulogn’ au Panthéon

Dans l’ corbillard des « Misérables »
Enguirlandé d’ Beni-Bouff’-Tout
Et d’ vieux birb’s à barb’s vénérables…
J’ai idée qu’y s’a foutu d’ nous.

Et gn’a pas qu’ lui ; t’nez Jean Rich’pin
En plaignant les « Gueux » fit fortune.
F’ra rien chaud quand j’ bouffrai d’ son pain
Ou qu’y m’ laiss’ra l’ taper d’eun’ thune.

Ben pis Mirbeau et pis Zola
Y z’ont « plaint les Pauvres » dans des livres,
Aussi, c’ que ça les aide à vivre
De l’une à l’aute Saint-Nicolas !

 Même qu’Émile avait eun’ bedaine
À décourager les cochons
Et qu’ lui, son ventre et ses nichons
N’ passaient pus par l’av’nue Trudaine.

Alorss, honteux, qu’a fait Zola ?
Pour continuer à plaindr’ not’ sort
Y s’a changé en harang-saur
Et déguisé en échalas.

 Ben en peintur’, gn’y a z’un troupeau
De peintr’s qui gagn’nt la forte somme
À nous peind’ pus tocs que nous sommes
Les poux aussi viv’nt de not’ peau !

Allez ! tout c’ mond’ là s’ fait pas d’ bile,
C’est des bons typ’s, des rigolos,
Qui pinc’nt eun’ lyre à crocodiles
Faite ed’ nos trip’s et d’ nos boïaux !

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire,
Afin qu’ tout un chacun s’exerce,
Car si y gn’ aurait pus d’ misère
Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Ben, j’ vas vous dir’ mon sentiment
C’est un peu trop d’hypocrisie,
Et plaindr’ les Pauvr’s, assurément
Ça rapport’ pus qu’ la Poésie

 Je l’ prouv’, c’est du pain assuré ;
Et quant aux Pauvr’s, y n’ont qu’à s’ taire.
L’ jour où gn’ en aurait pus su’ Terre,
Bien des gens s’raient dans la Purée !

Mais Jésus mêm’ l’a promulgué,
Paraît qu’y aura toujours d’ la dèche
Et paraît qu’y a quèt’ chos’ qu’ empêche
Qu’un jour la Vie a soye pus gaie.

Soit ! — Mais, moi, j’ vas sortir d’ mon antre
Avec le Cœur et l’Estomac
Pleins d’ soupirs… et d’ fumée d’ tabac.
(Gn’a pas d’ quoi fair’ la dans’ du ventre !)

J’en ai ma claqu’, moi, à la fin,
Des « P’tits carnets » et des chroniques
Qu’on r’trouv’ dans les poch’s ironiques
Des gas qui s’ laiss’nt mourir de faim !

J’en ai soupé de n’ pas briffer
Et d’êt’ de ceuss’ assez… pantoufles
Pour infuser dans la mistoufle
Quand… gn’a des moyens d’ s’arrbiffer.


Gn’a trop longtemps que j’ me balade
La nuit, le jour, sans toit, sans rien ;
(L’excès même ed’ ma marmelade
A fait s’ trotter mon Ang’ gardien !)

(Oh ! il a bien fait d’ me plaquer
Toujours d’ la faim, du froid, d’ la fange,
Toujours dehors, gn’a d’ quoi claquer ;
Faut pas y en vouloir à c’t’ Ange !)

Eh donc ! tout seul, j’ lèv’ mon drapeau ;
Va falloir tâcher d’êt’ sincère
En disant l’ vrai coup d’ la Misère,
Au moins, j’aurai payé d’ ma peau !

Et souffrant pis qu’ les malheureux
Parc’ que pus sensible et nerveux
Je peux pas m’ faire à supporter
Mes douleurs et ma Pauvreté.

Au lieu de plaind’ les Purotains
J’ m’en vas m’ foute à les engueuler,
Ou mieux les fair’ débagouler,
Histoir’ d’embêter les Rupins.

 Oh ! ça n’ s’ra pas comm’ les vidés
Qui, bien nourris, parl’nt de nos loques,
Ah ! faut qu’ j’écriv’ mes « Soliloques » ;
Moi aussi, j’en ai des Idées !

Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Mufflerie contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !

Et au milieu d’ leur balthasar
J’ vas surgir, moi (comm’ par hasard),
Et fair’ luire aux yeux effarés
Mon p’tit « Mané, Thécel, Pharès ! »

Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes
J’ suis l’Homme Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !


vendredi, décembre 19, 2014

Ce que deviennent les mots

Le mot d'amour,
dit pour toujours
rêve d'un retour.

Le mot doux,
dit sans tabou
glisse le long du cou.

Le mot en retard,
dit trop tard
est mis au rancard.

Le mot de trop
dit illico
part à vau-l'eau.

Le mot dit,
à peine dit
déjà maudit.

mardi, décembre 16, 2014

Dans les yeux de ma mère

Dans les yeux de ma mère
se lit sa détresse
quand ses souvenirs
vers un ailleurs
s'échappent
aux lambeaux de sa mémoire
elle se rattrape.
Le néant fait son lit
petit à petit,
l'ailleurs devient aride.
Le sourire se fait rare,
lentement son regard
s'égare.
Dans les yeux de ma mère
se reflète ma tristesse,
dans son regard perdu
un jour,
je n’existerai plus.

dimanche, décembre 14, 2014

L'Origine des espèces de Charles Darwin

Pourquoi lire l'Origine des espèces lorsque l'on n'est ni biologiste, ni naturaliste, ni paléontologue ? Tout simplement pour comprendre les multiples références faites sur Darwin dans beaucoup de domaines. On entend souvent parler de darwinisme, néo-darwinisme, de darwinisme social, de théorie de l'évolution, des créationnistes qui sont anti darwiniens, alors pour bien comprendre ce qui se joue derrière toutes ses expressions, rien n'est plus utile que d'aller à la source. 
L'Origine des espèces n'est pas facile d'accès car Ch. Darwin s'adresse à ses pairs et les longues descriptions propres aux naturalistes sur les plantes et les animaux sont quelquefois difficile à suivre. Mais elles sont là pour démontrer la validité de sa théorie de la sélection naturelle donc nécessaire à sa compréhension.
Darwin après une observation rigoureuse de la nature, après la lecture des travaux des scientifiques de son époque, après aussi quelques expériences faites par lui-même, nous parle de la variation des espèces à l'état domestique et à l'état de nature et conclut que les multiples variétés d'espèces sont le résultat de l'action de la sélection naturelle et de la sélection sexuelle. Ainsi que de la lutte pour l'existence et de son influence sur la sélection naturelle car la survie d'une espèce dépendra de la relation et de la dépendance qu'elle aura avec les autres espèces et de son aptitude à laisser des descendants.
Il voulait par là démontrer que chaque espèce a un ancêtre commun, voire deux ou trois.
La sélection naturelle devient la cause essentielle, la force la plus importante de la survie d'une espèce : La sélection naturelle scrute les variations les plus légères, elle repousse celles qui sont nuisibles, conserve et accumule celles qui sont utiles, elle travaille en silence, insensiblement, partout et toujours, dès que l'occasion s'en présente pour améliorer tous les êtres organisés relativement à leur conditions d'existence organiques et inorganiques.
Et par là, il donne les raisons de l'extinction des espèces ce qui explique que le nombre des espèces n'est pas devenu infini : La sélection naturelle agit uniquement au moyen de la conservation des variations utiles ... à mesure que les formes favorisées augmentent en nombre, les formes moins favorisés diminuent. La rareté est le précurseur de l'extinction. Les formes les plus anciennes doivent disparaître à mesure que des formes nouvelles se produisent.
Ensuite il évoque les lois de la variation et les variations corrélatives. Puis il énumère et répond aux difficultés de la théorie de la sélection naturelle en posant les questions qui ne manqueront pas d'être posées sur la rareté des variations de transitions d'une même espèce, sur l'utilité des organes, sur l'instinct et l'hybridité. Puis il met en avant l'insuffisance des archives géologiques, de la distribution géographique des espèces et des affinités entre les espèces. Toutes difficultés qui mettraient en doute sa théorie sont pour Darwin une occasion de les surmonter pour mieux démontrer le bien-fondé de celle-ci.
On apprend aussi que Ch. Darwin était un lecteur d'Aristote et que par la théorie de la sélection naturelle, il a pu donner tout son sens et comprendre une idée énoncée par Aristote "Natura non facit saltus" , "la Nature ne fait pas de saut", maxime érigée en principe,  même si ce principe de continuité est actuellement contesté.
La lecture de ce livre donne l'occasion de réfléchir à la place de l'Homme dans ce vaste monde car tout en subissant les lois de la sélection naturelle, les hommes peuvent être acteur d'une sélection non naturelle, ou d'une sélection inconsciente, ils ont la possibilité de modifier des espèces, Darwin dira L'homme ne peut exercer son pouvoir sélectif que sur des variations que la nature lui a d'abord fournies... L'homme ne peut choisir que des déviations de conformation qui affectent l'extérieur.
Ce qui était vrai au 19ème siècle, l'est encore plus maintenant, et je pense vraiment que l'Homme n'est pas un animal comme un autre, même s'il subit les lois de la nature, sa capacité d’interagir sur  ces mêmes lois lui confère une responsabilité bien grande sur la marche de ce monde, car ce qui est toujours vrai actuellement c'est que L'homme n'a qu'un but : choisir en vue de son propre avantage ; la nature au contraire, choisit pour l'avantage de l'être lui-même.
Pour finir, j'en reviens au début de mon propos pour donner le sens de toutes ces expressions :
Le néo-darwinisme est une théorie de l'évolution qui englobe le darwinisme (la théorie de la sélection naturelle) et la théorie de l'hérédité énoncée plus tard par Mendel, elle tient compte des découvertes scientifiques sur la génétique. C'est une théorie synthétique de l'évolution.
Le darwinisme social est un détournement des propos de Darwin sur la lutte pour l'existence et sur la sélection naturelle au profit d'une idéologie libérale qui justifie la loi du plus fort. Ce n'est pas une lecture de l'Origine des espèces mais une interprétation, décidément de tout temps certains apprennent à lire entre les lignes avant d'apprendre à lire.
Darwin pour contrer cette interprétation, dans un livre ultérieur, précisera que l'empathie est nécessaire à la survie des espèces. Et dans l'Origine des Espèces, la conclusion du chapitre de la lutte pour l'existence montre la sensibilité de Darwin face à cette lutte pour la vie qui entraîne obligatoirement la mort des plus faibles, il écrit : la pensée de cette lutte universelle provoque de tristes réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n'est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce sont les êtres sains et vigoureux qui survivent et se multiplient.
Les créationnistes qui se sont opposés à Darwin dès la publication de son livre croyaient en la création indépendante des espèces. A plusieurs reprises Darwin dénonce directement cette croyance, il dit : Admettre semblable hypothèse (il parle de ceux qui admettent que chaque espèce d'un genre a fait l'objet d'une création indépendante) c'est vouloir substituer à une cause réelle, une cause imaginaire, ou tout au moins inconnue. C'est vouloir faire de l’œuvre divine une dérision et une tromperie.
Une précision importante, être darwinien n'empêche pas de croire en Dieu, Darwin était croyant au moment où il écrit l'Origine des espèces, même si à la fin de sa vie il se disait agnostique.

S'immerger dans cette lecture c'est un peu faire le voyage de Darwin, alors même si quelquefois on a l'impression d'être submergé par la densité des informations nécessaires à la démonstration de cette théorie, rien ne nous empêche de prendre le temps de reprendre notre souffle pour mieux s'y replonger.

vendredi, décembre 05, 2014

Les murs

Murs de béton, de barbelés,
vers un ciel sans espoir,
tous hérissés.
Murs aveugles, sans ouvertures,
mais quand ils se fissurent,
dans ses fêlures,
 y coule le sang des hommes.
Murs, reflet de notre peur,
ils restent sourds à nos pleurs.
Murs visibles ou invisibles,
ils nous disent l'indicible.
A la haine les hommes font allégeance. 
Monuments de notre ignorance,
engeances de notre folie
les murs n'en finissent pas de pousser.
Frontières de la raison,
limites de l'intelligence,
s'y cogne notre cœur.